Comprendre la participation electorale au Canada : Quelles sont les donnees manquantes?

Auteur:Achen, Christopher H.
Fonction :Article Vedette
 
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Depuis quelques decennies, le taux de participation electorale est en baisse, surtout chez les jeunes. Une tendance qui preoccupe de hauts fonctionnaires federaux : ils ont fait appel a des chercheurs pour en comprendre les causes dans l'espoir d'inverser la tendance, mais ceux-ci ne disposent pas de toute l'information necessaire pour conseiller judicieusement les decideurs et leurs concitoyens sur la facon d'amener plus d'electeurs aux urnes. Dans cet article, l'auteur presente en premier lieu les principaux facteurs et variables determinant la participation electorale. En second lieu, il explique les raisons pour lesquelles les chercheurs ont besoin de renseignements supplementaires que seuls les documents gouvernementaux officiels renferment pour analyser les facteurs presentes de maniere adequate. L'auteur met notamment en lumiere la pertinence de deux sources d'information officielle : les documents officiels sur la participation electorale et les enquetes sur le chomage avec questions supplementaires sur la participation electorale. En conclusion, l'auteur formule trois recommandations sur la facon de rendre cette information accessible aux chercheurs tout en assurant la protection des renseignements personnels des Canadiens.

Introduction (1)

Tout comme la plupart des democraties au cours des dernieres decennies, le Canada a observe une baisse de son taux de participation electorale (voir la figure 1). Cette baisse s'est averee significative chez les jeunes Canadiens; lorsque la participation electorale baisse, tant la representation electorale que la legitimite des resultats de l'election sont remises en question. Des representants du gouvernement federal ont exprime leur inquietude a l'egard de cette tendance, et pendant une quinzaine d'annees, Elections Canada a commande des recherches sur le sujet, notamment des sondages speciaux recurrents sur la participation electorale des jeunes menes par Pammett et LeDuc, de 2003 a 2015 (2). La participation electorale constitue a la fois un enjeu politique et un casse-tete pour les chercheurs : ceux-ci sont confrontes a un defi de taille lorsque vient le temps de comprendre les raisons derriere cette baisse, surtout en ce qui a trait au jeune electorat (3).

Les chercheurs ne disposent pas, a l'heure actuelle, de suffisamment de blocs de donnees pour pouvoir conseiller en toute confiance les decideurs politiques et leurs concitoyens sur la maniere de faire augmenter la participation electorale. Nous n'avons tout simplement pas l'information necessaire. Le present article aborde ce probleme en mettant l'accent sur le Canada et, dans une moindre mesure, sur les Etats-Unis. Cela dit, tous les pays democratiques dressent le meme constat.

Les principaux facteurs en matiere de participation electorale

Les variables qui sont normalement utilisees dans les etudes sur la participation individuelle des electeurs se regroupent en trois grandes categories :

  1. La decision meme d'aller voter. Le citoyen a-til depose son bulletin de vote?

  2. Variables demographiques. Ce sont les facteurs qui permettent traditionnellement de predire la participation electorale. Il s'agit particulierement de l'age et du niveau de scolarite, mais aussi de divers autres facteurs tels que le lieu de residence, le revenu, le sexe, la race et l'ethnicite, la preference religieuse et la pratique religieuse, l'appartenance a un syndicat et l'affiliation a d'autres groupes.

  3. Variables relatives aux attitudes. Le sentiment du devoir civique et le degre de preference a l'egard de l'un ou l'autre des candidats sont les facteurs qui influencent le plus la participation electorale. Ce constat n'a pas change depuis les recherches de Riker et Ordeshook (4). Les idees politiques, l'evaluation des candidats, la force de la partisanerie et des partisans, la consommation de medias, les niveaux d'information et une variete d'autres facteurs revetent aussi une certaine importance.

Les enquetes universitaires sur les elections, notamment l'Etude electorale canadienne, tiennent compte de toutes ces variables. Cependant, ces enquetes sont a elles seules insuffisantes. En effet, comme il est explique plus bas, les chercheurs ont besoin de renseignements supplementaires que seuls les documents gouvernementaux officiels peuvent fournir. Deux sources de renseignements officiels sont tout particulierement utiles : les documents officiels sur la participation electorale et les enquetes sur le chomage avec questions supplementaires sur la participation electorale. Chacune de ces sources sera abordee dans les deux sections suivantes.

Pourquoi les documents officiels sur la participation electorale sont necessaires

Dans la grande majorite des etudes universitaires, on mesure la participation electorale en demandant aux citoyens, a l'occasion d'interviews tenues apres le scrutin, s'ils ont vote (>). Souvent, lorsque l'enquete se fait sur Internet, trouver des repondants apres une election est juge trop difficile; on utilise alors l'> enregistree avant le scrutin. Seule une poignee d'etudes reposent sur les documents officiels du gouvernement indiquant si le citoyen a vote (>) (6).

Les renseignements sur les intentions de vote et les votes declares ont des faiblesses qui sont bien connues. En effet, les gens oublient souvent leurs bonnes intentions (perdre du poids, arreter de fumer et aller voter) (7). Dans toutes les democraties, le nombre de votes declares n'est pas necessairement fiable (8). Jusqu'a un quart des nonvotants declarent avoir vote (>), ce qui fausse grandement le calcul du taux de participation. Le phenomene de la surdeclaration--terme qui tient compte a la fois des declarations erronees et du fait que les citoyens plus motives politiquement sont plus disposes a etre interviewes--s'accentue, ce qui explique pourquoi les taux de participation rapportes dans l'Etude electorale canadienne depassent maintenant de plus de 20 points les taux reels. Dans les annees 1970 et 1980, les votes declares etaient encore assez proches de la realite (9), mais on ne peut plus guere s'y fier depuis quelques annees (10). C'est pour cette raison que, dans leur livre sur les elections tenues recemment au Canada, Gidengil et coll. (11) ont decide de ne pas inclure le chapitre prevu concernant la participation des electeurs (12). En effet, les auteurs n'avaient aucun moyen de verifier si les repondants a leur enquete avaient bel et bien vote.

Le vote valide est ainsi la norme par excellence, la seule donnee qui indique avec une fiabilite certaine le taux de participation electorale. Les chercheurs doivent donc utiliser les documents officiels sur la participation. Or, il leur est presentement impossible d'avoir acces a ces documents au Canada.

Les dossiers officiels des electeurs canadiens admissibles sont juges confidentiels, presque autant que des secrets d'Etat. Contrairement a ce que font le Royaume-Uni et les Etats-Unis, le Canada ne les rend accessibles a personne, pas meme aux partis politiques, et certainement pas aux chercheurs universitaires, meme dans une version caviardee et anonymisee. De plus, les documents indiquant qui a vote ne sont pas conserves dans les dossiers des electeurs, et les donnees sur la participation...

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