La dynamique de la criminalite a Montreal: l'ecologie criminelle revisitee.

Author:Boivin, Remi
Position::Report
 
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Introduction

La criminologie environnementale est un des rares domaines academiques offrant des retombees pratiques claires pour les services de police. Sur la premisse que la repartition geographique des crimes ne soit pas le fruit du hasard (Elie 1994 ; Ekblom 1998 ; Morenoff, Sampson et Raudenbush 2001 ; Ouimet 1994 ; Pratt et Cullen 2005), l'etude de l'environnement dans lequel se produit la criminalite, souvent nommee , tente de predire le lieu d'occurrence des infractions, ainsi que le lieu de residence des delinquants. Les chercheurs y trouvent des bases theoriques et des pistes pour ameliorer la connaissance de la criminalite ; les praticiens de la securite publique, des moyens de cibler les endroits de facon a ameliorer la prevention du crime.

L'ecologie criminelle suit une longue et fructueuse tradition de travaux. On en situe l'origine a l'Ecole de Chicago, avec l'analyse de Shaw et McKay (1969) sur la delinquance juvenile. Les auteurs ont alors remarque que les taux de delinquants (nombre de delinquants par habitant) etaient particulierement eleves dans certains quartiers et que ces quartiers se distinguaient des autres au niveau de la composition de la population residente. Depuis, plusieurs theories macro ont ete formulees pour expliquer la repartition geographique de la criminalite a l'interieur des villes. Les theories sont generalement testees de facon concurrente, afin de clarifier et d'evaluer leur pouvoir predictif respectif.

L'analyse presentee vise a analyser le volume de la criminalite dans le temps et l'espace en fonction de deux de ces theories : la desorganisation sociale et les opportunites criminelles. Ces deux theories sont abondamment citees dans la litterature scientifique et leur simplicite apparente les a rendues populaires aupres des non-specialistes du crime. L'article se divise en quatre parties. La premiere partie presente sommairement les concepts et les tests empiriques des deux theories a l'etude. Ensuite, le contexte et la methodologie de notre etude sont decrits suivis des resultats obtenus. Finalement, la complementarite des deux theories est discutee.

La desorganisation sociale et les opportunites criminelles

La relation entre les caracteristiques sociodemographiques des populations et la criminalite fait regulierement l'objet d'analyses. La plupart des travaux se referent implicitement ou explicitement a la theorie de la desorganisation sociale, issue des travaux de Shaw et McKay (1969). Selon eux, l'accumulation de desavantages sociaux et economiques mene a un bouleversement de la structure d'une communaute qui empeche ses residents de partager des valeurs communes et de maintenir un controle social efficace (Kornhauser 1978). Cette desorganisation sociale favoriserait l'emergence de la delinquance. Shaw et McKay n'ont pas suggere qu'il existait un lien direct entre les caracteristiques sociodemographiques des residents et la criminalite d'un quartier (Bursik 1988), mais proposent que l'heterogeneite ethnique, le revenu et la mobilite residentielle soient des indicateurs du niveau de desorganisation sociale. Bien que les caracteristiques structurelles puissent promouvoir le crime, il existe des forces qui ont le pouvoir d'inhiber l'effet de ces caracteristiques, les processus sociaux (Sampson et Raudenbush 2001). Les processus sociaux qui prennent racine dans le capital social s'observent dans la volonte (la cohesion sociale), mais aussi dans l'engagement concret (le controle social informel) des membres d'une collectivite d'assurer le bien commun. Bien qu'il y ait consensus selon lequel les caracteristiques structurelles influencent la concentration geographique des crimes, on accorde de plus en plus d'importance a la maniere dont les collectivites s'organisent et a la vigueur des processus sociaux dans les espaces urbains (Sampson 1987 ; Sampson et Groves 1989 ; Sampson, Raudenbush et Earls 1997).

La theorie de la desorganisation sociale beneficie d'un bon support empirique, en particulier pour la prediction de la delinquance juvenile (Pratt et Cullen 2005 ; Shoemaker 2000). Puisque les delinquants commettent generalement leurs crimes a proximite des endroits qu'ils frequentent, en commencant par leur domicile (Brantingham et Brantingham 1984), la theorie de la desorganisation sociale presume implicitement que les crimes commis dans un quartier sont le fait des residents de ce quartier, ce qui ne permet pas a priori de predire les crimes commis par des non-residents.

La notion d'opportunites criminelles est issue de la theorie des activites routinieres formulee par Cohen et Felson (1979). Elle stipule qu'une opportunite criminelle emerge lorsqu'il y a convergence temporelle et spatiale d'un delinquant motive et d'une cible interessante en l'absence d'un gardien capable d'intervenir. La cible interessante peut prendre plusieurs formes (p. ex. une personne, maison ou voiture luxueuse). Un delinquant peut detecter les opportunites criminelles sans necessairement etre a la recherche active d'une victime. Enfin, l'idee de gardien fait reference au controle social formel (p. ex. la police), mais surtout informel, qui se fait le plus souvent de facon inconsciente (p. ex. des voisins dont la presence dissuade de passer a l'acte) (Felson 2002). Les endroits ou la convergence de ces trois elements est la plus probable ou frequente sont ceux qui sont plus a risque d'etre le theatre d'infractions criminelles. La theorie est particulierement utile pour expliquer les concentrations geographiques de criminalite autour de certains endroits, comme les bars et les centres d'achat (Eck 1997 ; Roncek et Maier 1991 ; Sherman, Gartin et Buerger 1989).

Les deux theories ont plusieurs points communs, a commencer par le fait qu'elles peuvent etre utilisees pour predire le niveau de criminalite des quartiers. Uutilisation des donnees officielles de la criminalite, telles qu'enregistrees par les services de police et les tribunaux, a toutefois ete fortement critiquee, particulierement pour les theoriciens de la desorganisation sociale (Bursik 1988). En effet, il a ete demontre que le taux d'enregistrement et de signalement des infractions etait influence par les memes caracteristiques, ce qui peut biaiser les donnees (Baumer 2002 ; Goudriaan, Wittebrood et Nieuwbeerta 2006 ; Varano, Schafer, Cancino et Swatt 2009 ; Warner 1997) : les infractions commises dans les quartiers desavantages auraient moins de chances d'apparaitre dans les statistiques officielles. En reponse a ces critiques, des chercheurs ont plutot opte pour des mesures qui ne dependaient pas de decisions policieres, voire les homicides enregistres (Land, McCall et Cohen 1990 ; Morenoff et coll. 2001), les sondages de victimisation (Sampson et Groves 1989) et les appels de service (Warner et Pierce 1993), et des resultats similaires ont ete obtenus.

Toutefois, les deux theories sont souvent presentees comme concurrentes et testees separement (Pratt et Cullen 2005) (2). Ouimet (2000) a plutot developpe des modeles d'analyse qui integraient des elements des deux approches. Il a mesure la desorganisation sociale a l'aide de la proportion de familles monoparentales, de personnes qui avaient demenage au cours des cinq annees precedentes (mobilite residentielle), de personnes immigrantes et de personnes noires, parmi les habitants des 84 quartiers et 495 secteurs de recensement de Montreal. Il a mesure les opportunites criminelles a l'aide du nombre de bars, de stations de metro et de centres d'achats. Ouimet demontre que les variables associees a la desorganisation sociale predisent bien le taux de delinquants juveniles, tandis que les variables d'opportunites criminelles sont utiles pour predire le taux de criminalite juvenile. Il explique ses resultats de deux facons. Premierement, la notion d'opportunite criminelle vise a expliquer les causes immediates de la criminalite, alors que la desorganisation sociale suggere que des forces sociales jouent un role dans l'etiologie de la delinquance individuelle (141). Deuxiemement, Ouimet indique que les modeles qu'il utilise predisent de facon similaire les taux de delinquants et de criminalite juvenile parce que la majorite des delinquants commettent leurs infractions a proximite de leur domicile (149). Il demontre donc que les deux theories traitent d'objets differents, mais qu'elles peuvent etre utilisees de facon complementaire (voir aussi Sampson et Wooldredge 1987 ; Smith, Frazee et Davison 2000 ; Andresen 2006).

Les deux theories sont surtout utilisees pour predire les variations geographiques de la criminalite : la criminalite est plus frequente dans tel quartier parce que la desorganisation sociale et/ou les opportunites criminelles y sont plus importantes. Peu d'etudes considerent l'element temporel, lequel est pourtant central aux deux theories dans leurs demonstrations empiriques. La criminalite fluctue selon les annees, les saisons, le jour de la semaine, l'heure de la journee, etc., de sorte qu'il peut etre instructif d'en etudier les variations temporelles. Aussi, la desorganisation sociale est d'abord une theorie du changement, puisque Shaw et McKay indiquent que la criminalite est le produit de processus sociaux a long terme. Ces processus sont generalement mesures a un point precis (statique) dans le temps (Kubrin et Weitzer 2003). Enfin, les opportunites criminelles varient en fonction des deplacements des personnes, eux-memes fortement associes aux conditions meteorologiques (Biais et Ouimet 2003 ; Ouimet et Fortin 1999).

Notre etude vise a predire la criminalite commise dans les quartiers (postes de quartiers [PDQ]) et les secteurs de recensement (SR) de la ville de Montreal (3) en combinant les elements de deux perspectives theoriques : la desorganisation sociale et les activites routinieres. Sampson et ses collegues ont demontre que la relation entre les caracteristiques d'une population et les crimes commis dans les quartiers de residence etait indirecte, et passait...

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