L'election municipale de 2013 a Quebec : la legitimation par les urnes d'un nouveau leadership local.

Author:Belley, Serge
 
FREE EXCERPT

Abstract

For political actors, the election offers a strategic avenue enabling them to put specific public issues on the agenda and, simultaneously, to expose preferred solutions. From this point of view, the 2013 municipal election in Quebec City is of particular interest given that the incumbent mayor, Regis Labeaume, running for a third mandate, is in search of a "strong mandate" allowing him to eventually impose his own solution to the specific problem of the city employees' pension plan accumulated deficit. This election, won by a landslide by the mayor and a strong majority of his party's candidates, suggests two interpretations. First, the results show the important role of cognitive as well as institutional resources in the electoral campaign and in the local policy process. Secondly, and more generally, the election leads to install a new type of local leadership with increased financial capacity in view of improving local development policies.

Keywords: political party, municipal election, local politics, public policy

Resume

Une campagne electorale constitue pour les acteurs politiques un canal strategique pour porter a l'ordre du jour politique certains problemes publics et en meme temps mettre de l'avant certaines solutions pour regler ces problemes. L'election municipale de 2013 a Quebec revet de ce point de vue un interet certain alors que le maire sortant, Regis Labeaume, qui sollicite un troisieme mandat, demande un > pour imposer sa solution au probleme des deficits croissants des regimes de retraite des employes municipaux. Cette election, dont le maire et les candidats de son parti sortent largement gagnants, suggere deux interpretations. Elle montre, premierement, le role important joue par les ressources, notamment cognitives et institutionnelles, dans le debat electoral et la production des politiques locales. Deuxiemement, et plus generalement, cette election suggere l'affirmation d'un nouveau type de leadership local prenant appui sur le degagement d'une marge de manoeuvre budgetaire permettant a la Ville de poursuivre ses politiques de developpement.

Mots cles: parti politique, election municipale, politique locale, politique publique

Introduction

La presence de partis politiques municipaux, notamment depuis les fusions municipales de 2002, est une caracteristique particuliere de la dynamique electorale et politique dans plusieurs municipalites au Quebec (Breux et Bherer 2011; Mevellec et Tremblay 2013). Aussi, la Ville de Quebec, qui a une longue tradition en ce sens (Quesnel et Belley 1991), constitue un terrain d'etude extremement interessant pour analyser la dynamique politique et la transformation du leadership au niveau local. Depuis le milieu des annees 2000, notamment depuis l'election de Regis Labeaume a la mairie, on y observe toutefois un declin des partis politiques dits populaires, militants et programmatiques au profit d'un leadership politique et d'une gouverne davantage centres sur la personne du maire.

En effet, depuis sa premiere election a la mairie de Quebec (1) en decembre 2007, Regis Labeaume a reussi a s'implanter solidement, incarnant l'archetype du maire-entrepreneur au style fonceur, impulsif et populiste (Belley et al. 2011). A l'automne 2013, le maire sortant, qui affronte un nouveau parti politique municipal bien organise et presentant des candidats a tous les postes, choisit de faire porter l'essentiel de son discours electoral sur le theme des relations de travail et des regimes de retraite. Il demande un "mandat fort" aux electeurs pour forcer les syndicats a accepter une reduction de leurs conditions de travail, jugees trop genereuses ou, a defaut, pour obtenir du gouvernement provincial le pouvoir de les decreter afin de freiner l'augmentation des depenses municipales. La strategie electorale du maire Labeaume a porte fruit. Les electeurs de Quebec lui renouvellent en effet fortement leur appui a la suite de ce scrutin. Quelle(s) signification(s) revetent cette strategie et ce resultat electoral? Deux cles d'interpretation seront privilegiees pour repondre a cette question : l'usage et la force des idees, notamment des recits de politiques, pour convaincre les electeurs de la justesse de certaines politiques publiques, et l'habilete des elites politiques locales, notamment des maires, a mobiliser et a canaliser des ressources (locales et externes) variees pour accroitre leur capacite a agir.

Notre etude est divisee en cinq parties. Dans la premiere partie, nous revenons sur les deux cles d'interpretation qui font partie de notre grille d'analyse et presentons ensuite nos sources d'information. Dans la deuxieme partie, nous rappelons les faits saillants du mandat 2009-2013 de l'administration Labeaume et presentons les principaux changements apportes aux regles electorales en 2013. Dans la troisieme partie, nous analysons la campagne electorale municipale de 2013 a travers les programmes, les discours et les strategies des partis et des candidats a la mairie et l'entree en scene d'autres acteurs dans le debat electoral. Les resultats du vote sont analyses dans la quatrieme partie. Une discussion sur les interpretations a donner a ces resultats fait l'objet de la derniere partie.

Deux cles d'interpretation pour comprendre la dynamique politique locale

Pour comprendre la dynamique politique locale, il convient, selon Genieys et al. (2000), d'analyser l'articulation des rapports entre le leadership politique et le territoire. Cela revient a se demander comment, d'une part, les elus locaux acquierent et maintiennent leur legitimite, electorale et politique, et comment, d'autre part, une fois portes au pouvoir, ces derniers organisent leurs rapports avec les autres acteurs locaux pour impulser le changement et imprimer leur marque. Deux angles d'analyse nous sont apparus utiles pour repondre a cette double question : la construction et l'utilisation par les elites politiques des registres de representation et de mise en ordre de l'action publique (Muller 2000), notamment en periode electorale alors que se deploient au maximum leurs efforts pour (re)gagner la confiance des electeurs, et l'habilete de ces memes elites, dont le maire, a construire des coalitions gouvernantes efficaces (Stone 1989; Savitch et Kantor 2002) pour mener a terme leurs politiques.

Dans un contexte politique et institutionnel recompose ou s'affirme le role des pouvoirs locaux, et un contexte social et economique plus instable ou s'intensifient la competitivite entre les territoires et les strategies de positionnement des villes pour renforcer et maintenir leur place sur l'echiquier national et international, le leadership local ne consiste plus seulement en effet a gagner les suffrages des electeurs. Il s'agit aussi pour les elites politiques locales de montrer que les decisions qu'on a prises, et les actions qu'on a posees, lisibles a travers les politiques et les projets urbains qu'on a inities et conduits, ont bel et bien fait une difference (Le Gales 1995; Sawicki 2003; Pinson 2009; Bourdin et Prost 2009). Deux consequences decoulent, selon nous, de l'affirmation de ce > contexte local de representation et d'action. La premiere serait le moindre recours de la part des elites politiques locales aux inputs politiques traditionnels, notamment aux partis politiques comme mecanismes d'elaboration et de diffusion de programmes et d'appel au militantisme et aux fidelites partisanes. La deuxieme serait la necessite pour ces memes elites de faire la demonstration de leur capacite a construire des coalitions d'acteurs varies en mesure de mener efficacement des politiques, des programmes et des projets concrets, porteurs de developpement pour la ville et ses citoyens.

Si l'activation des reseaux locaux de politiques, qui permet de rassembler et de canaliser un grand nombre de ressources, s'avere strategique pour la conception et la mise en oeuvre des politiques et des projets, le recours aux idees, c'est-a-dire aux ressources cognitives, pour la mise en sens de l'action publique, l'est tout autant. Les analystes des politiques publiques ont bien montre en effet le role central joue par les idees dans le faconnement des politiques publiques (Jobert et Muller 1987; Hall 1993; Palier et Surel 2005; Howlett, Ramesh et Perl 2009; Freve 2010). S'agissant de la capacite des acteurs politiques a proposer des explications et des solutions convaincantes aux problemes publics, le concept de >, developpe par Radaelli (2000), nous semble particulierement eclairant pour analyser le role des idees, notamment en campagne electorale.

Un recit de politique est une trame narrative qui determine la structure cognitive d'une politique publique (Radaelli 2000; Kubler et de Maillard 2009). Tel un scenario, un recit de politique a > (Radaelli 2000, 257). Il repose sur une serie de causalites, construites par un locuteur, pour expliquer en termes simples une situation jugee problematique et proposer > solution (la sienne), pouvant permettre de la resoudre. Le recit est donc a la fois une construction sociale--refletant une partie seulement de la >--et une ressource cognitive mobilisee par un acteur (individuel ou collectif) (Radaelli 2000) pour promouvoir et justifier une certaine definition d'un probleme public et les alternatives qu'il preconise pour le resoudre. Il assurerait ainsi a son ou ses narrateurs la diffusion, voire la predominance, de certaines idees. Du point de vue de l'analyse cognitive des politiques publiques, la lutte visant a gagner et a conserver le pouvoir consisterait ainsi en l'habilete d'un acteur politique a construire sans relache, face au flot continu des problemes publics, des recits de politiques plus convaincants que ceux proposes par ses rivaux.

Qu'en est-il de ces recits de politiques dans le contexte particulier de l'election de novembre 2013 a Quebec, alors que la dynamique politique dans cette ville est animee et dominee, contrairement a la pratique en vigueur...

To continue reading

FREE SIGN UP