Les parlementaires et la sante mentale : une conversation franche.

Fonction :Table ronde
 
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Un Canadien sur cinq aura, a un moment donne dans sa vie, un probleme de sante mentale. Pourtant, malgre les importantes mesures prises pour eliminer la stigmatisation des problemes de sante mentale, les gens qui eprouvent des symptomes aigus ou vivent des episodes severes ont souvent l'impression de devoir se battre seuls et en silence. Les emplois lies a un stress eleve, par exemple en politique ou au Parlement, sont souvent associes a une premiere manifestation ou a la reapparition de ces problemes en raison de certains facteurs declencheurs. La nature tres publique de cet emploi et le besoin constant d'etre reelus rendent les politiciens hesitants a divulguer leurs problemes de sante mentale. Ces dernieres aimees, toutefois, ils semblent davantage disposes a le faire, meme lorsqu'ils sont en poste, et a dire ouvertement qu'ils doivent en meme temps gerer un probleme de sante mentale. Trois parlementaires qui ont devoile publiquement leur probleme de sante mentale participent a la table ronde pour parler de leur experience du travail de parlementaire malgre ce probleme. Avec une franchise desarmante, ces personnes racontent leur histoire et en profitent pour dire a tous ceux qui se trouvent dans cette situation de perseverer, meme dans les moments les plus difficiles. Les participantes, tout en reconnaissant que ce defi est un ecueil dans leur travail, affirment neanmoins que cette epreuve a eu des repercussions positives en les rendant capables de compassion et de realisme, et en leur permettant d'acquerir une perspective unique qui les font exceller dans certains aspects de leur emploi. Cette table ronde a eu lieu en novembre 2017.

Participantes : Sharon Blady, ancienne deputee provinciale, Celina Caesar Chavannes, deputee, et Lisa MacLeod, deputee provinciale

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CPR : Ces dernieres annees, vous avez toutes vecu des periodes de depression avant d'entrer au parlement ou pendant que vous etiez en poste. Pourriez-vous decrire brievement les circonstances dans lesquelles vos symptomes de depression sont apparus?

SB : J'etais en poste a l'epoque, mais j'etais deputee d'arriere-ban. La session n'en finissait plus de finir, meme si l'ete etait deja arrive. Les membres de l'opposition etaient absolument determines a s'enfermer ici avec nous, et on etait en juillet. Je devais faire face a deux ou trois autres problemes : je suis mere celibataire et j'avais souffert de depression postpartum. Cette experience m'a appris par la suite a deceler les indices d'un autre episode de depression. J'ai acquis toutes sortes de competences et d'outils qui m'ont permis d'y faire face, et je m'en suis toujours bien tiree.

Un matin, pendant une reunion du caucus, j'ai recu un message sur mon telephone : quelque chose venait de se produire dans mon quartier. On m'envoyait un article accompagne de la photo d'une maison. Deux bambins avaient ete retrouves sans vie. Il etait aussi question de la mere. Des que j'ai vu la photo, j'ai reconnu la maison. Je savais qui y habitait. J'ai aussi eu un frisson, j'avais l'impression de savoir ce qui c'etait passe. Cette dame habitait dans ma circonscription; la derniere fois que je l'avais vue, elle tenait son premier enfant dans les bras et etait enceinte de son deuxieme. De nouvelles informations ont ete diffusees pendant la journee : la dame souffrait d'une psychose postpartum. En etat de crise, elle avait decide de donner un bain a ses enfants. Ils ne sont pas sortis vivants de la baignoire. Elle-meme s'est par la suite jetee dans la riviere.

Cet evenement a declenche le sentiment de culpabilite lie a ma propre experience de depression postpartum. Ca s'est passe en juillet 2013, et j'ai peu a peu glisse dans un etat depressif. Je m'en tirais, jusque la, en raison de toutes les obligations liees a mes fonctions a la Chambre; en plus, on nous avait dit des le debut de l'ete qu'aucun conge ne serait possible parce que nous devions etre presents en nombre suffisant a la Chambre. Mais apres quelques jours, j'ai bien ete obligee de prier le whip de venir a mon bureau et je lui ai explique pourquoi j'avais besoin de ce conge. Je lui ai dit a quel point les evenements m'avaient touchee.

Etant donne que la famille decimee habitait dans ma circonscription, certaines personnes savaient que je les connaissais et que j'avais participe a des vigiles et a d'autres evenements de soutien communautaires. J'ai eu droit a une journee de conge. Je suis revenue chez moi, je me suis roulee en boule sous les couvertures et j'ai immediatement repris le fil des idees suicidaires que j'avais deja eues une seule autre fois dans ma vie, pendant ma depression postpartum.

Mais j'ai eu de la chance. Nous avons un programme d'aide aux employes, le PAE, et j'ai communique avec les responsables. J'ai aussi un fils adulte, au debut de la vingtaine, et il a ete pour moi mon deuxieme grand soutien. Je dois par contre avouer que j'ai un autre probleme de sante, et que c'est lui qui m'a sauve la vie. J'ai un trouble compulsif obsessif. Si je voulais dire adieu au monde et fuir mon probleme, je devais d'abord elaborer un plan parfait qui ne laissait rien au hasard. Une partie de mon cerveau s'y est donc consacree ... au bout du compte, tout ca s'est resume a une procrastination, et j'ai laisse tomber l'idee. Je suis bien sur allee chercher l'aide dont j'avais besoin, mais cette partie de mon cerveau a repousse dans l'ombre le probleme de l'autre partie.

J'ai reussi a me remettre sur pied et a fonctionner correctement. La plupart des gens avec qui je travaille n'avaient aucune idee de ce que je venais de vivre; ils pensaient seulement que j'avais ete secouee par les evenements qui s'etaient produits dans ma circonscription. Quelques mois plus tard, en octobre, il s'est passe quelque chose d'interessant. On m'a nommee ministre de la Vie saine et on m'a confie le portefeuille de la sante mentale; treize mois plus tard, j'etais nommee ministre de la Sante. J'ai mis mon experience a contribution dans ces portefeuilles. J'aurais assume ces portefeuilles avec tout le serieux voulu, peu importe la situation, mais mon experience me donnait un point de vue supplementaire. J'ai fini par parler publiquement de mon defi, et je remercie les medias qui l'ont couvert de maniere positive.

LM : Quelle histoire emouvante, Sharon, merci beaucoup de nous l'avoir racontee. J'ai aussi vecu des problemes au travail. Je faisais partie d'une equipe qui avait travaille tres dur pour former un gouvernement. Quand nous avons perdu les elections, en 2014, j'ai commence a avoir beaucoup de difficulte a me nourrir. Je n'ingerais peutetre que 400 calories par jour, et encore. Ca a dure environ deux mois, puis j'ai reussi a me secouer. Je suis allee passer vine petite semaine en Israel et j'ai recommence a manger et a me sentir bien. Mais, quand je suis revenue a la maison, j'ai constate toute la mesure de la pression que je subissais. Les gens s'attendaient tellement de moi, alors que tout ce que je voulais, c'etait de passer du temps avec ma famille et souffler un peu.

A Noel, je me sentais pour ainsi dire paralysee. En fait, j'etais anxieuse. J'allais vraiment mal. Je n'arrivais plus a dormir, la vie n'avait plus de saveur. En fevrier, mon depute federal, John Baird, a annonce son depart. On me disait de laisser tomber la politique provinciale et de me lancer plutot dans vine campagne au federal pour briguer son siege. Je voyais cela en quelque sorte comme une occasion pour moi et ma famille de reprendre vin rythme normal, mais je subissais quand meme des pressions de tous bords, tous cotes. C'est a ce momentla que j'ai commence a me fermer aux autres et a me replier sur moimeme. En fait, si j'avais pu, je serais restee a dormir dans mon lit jusqu'a la fin de l'ete.

A Ottawa, je me suis presentee a l'hopital le plus proche, le Queensway-Carleton, pensant que je venais de subir un infarctus. Je souffrais tout simplement d'anxiete. A Toronto, j'ai eu des problemes pulmonaires et je pensais que c'etait peutetre en raison d'un anevrisme. Je me suis presentee a l'Hopital general de Toronto et j'y suis restee toute la journee. Les devix fois, on m'a rassuree sur ma bonne sante physique. Ensuite, c'etait je crois en mai 2015, je me suis fracture une cheville, et c'est la que la situation a commence a degenerer. Je restais a ne rien faire a la maison, je ne pouvais pas bouger. Je me suis vraiment eloignee de mes collegues et j'ai refuse tout engagement public. Je pense a tout ce ma fille a du eprouver a me voir comme ca.

Au debut de l'ete, j'ai commence petit a petit a parler aux gens de ce qui m'arrivait. J'en ai parle a mon medecin de famille, et elle m'a indique la voie a suivre. J'ai pu me confier aux intervenants en sante mentale et je me suis mise a apprendre des techniques de maitrise de la respiration. J'ai du apprendre a rester concentree sur les aspects positifs des choses plutot que sur ceux qui me paraissaient negatifs.

Je suis une personne productive, comme tous les politiciens, et quand je me leve, a 6 heures, je dresse une liste des 10 choses que je dois faire cette journee-la en commencant par celles que je dois faire en premier. A cette epoque, je n'arrivais meme pas a terminer ma liste tellement j'etais convaincue que je n'arriverais pas a la respecter. Il y avait un autre element declencheur, et j'ignore vraiment pourquoi, puisque tous ces gens sont mes amis : je parle du caucus. J'angoissais a la perspective de participer au caucus pendant deux jours. Notre caucus se reunissait les mardis; donc, a partir du dimanche, je perdais ma concentration et je commencais a m'inquieter. Pourtant, ces gensla comptent parmi ceux qui m'ont le plus aidee dans la vie. Je n'ai aucune idee de la raison pour laquelle je reagissais ainsi.

Il y a une autre chose : les gens de ma collectivite ont commence a se poser des questions. J'ai toujours eu le souci de participer au plus grand nombre d'evenements possible dans ma circonscription. J'allais...

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