La perception du prestige des occupations illicites par des delinquants.

Author:Charette, Yanick
 
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Polsky (1967:101) mentionne que >. Letkemann (1973) recommande aussi de s'attarder tant aux similarites qu'aux differences entre le crime et le travail >. Les occupations (1) criminelles seraient ainsi, aux yeux du delinquant, une alternative viable et comparable au travail licite auquel il a acces (p. ex. Akerstrom 1985; Inciardi 1974; Klockars 1974; Letkemann 1973; Plate 1975; Polsky 1967; Sutherland 1963; Walker 1974). L'objectif de cette etude est de verifier si la notion de prestige occupationnel presente quelque utilite pour analyser les emplois qui s'offrent aux delinquants souhaitant poursuivre une trajectoire de delinquance relativement fiable. Plus precisement, nous examinons s'il existe une hierarchie de prestige occupationnel au sein de leurs domaines d'activite, si les criteres utilises pour juger le prestige relatif de leurs occupations illicites different de ceux qu'ils invoquent pour juger celui de leurs emplois legaux et si, a caracteristiques equivalentes d'emploi, les caracteristiques individuelles des repondants influencent de maniere appreciable leurs evaluations.

Une perspective importante en sociologie du travail (qualifiee souvent de perspective structuraliste ou fonctionnaliste) definit les caracteristiques objectives qui influencent le prestige social de divers emplois ou occupations (Davis et Moore 1945; Hodge, Treiman et Rossi 1966; Treiman 1977; Chambaz, Maurin et Torelli 1998). Un emploi susciterait davantage de deference (Shils 1968) que d'autres pour les raisons suivantes : l'etendue de la formation qu'il requiert ou le degre de competences qu'il actualise, l'offre et la demande du marche pour l'emploi (les revenus moyens que son titulaire en retire), le degre d'autonomie dans l'exercice de cet emploi (le fait de devoir ou non suivre les ordres de superieurs), le degre de supervision exerce par le titulaire de l'emploi (le fait de donner des ordres ou non a des subalternes) et l'utilite sociale ou fonctionnelle de l'emploi (Davis et Moore 1945; Chambaz et coll. 1998). Cette perspective suppose :

  1. qu'il y a des facteurs objectifs qui expliquent pourquoi certains emplois sont juges comme plus respectables ou comme procurant davantage de prestige que d'autres (revenu, niveau d'instruction ou de competence, autonomie). Elle stipule donc que ces jugements normatifs auraient une base >.

  2. que ceux qui pratiquent ces emplois ont des competences similaires puisqu'ils satisfont tous aux criteres de selection qui leur permettent de l'exercer. Le deuxieme postulat serait que les titulaires d'un emploi presentent des caracteristiques communes ou homogenes.

  3. que la plupart des acteurs sociaux apprennent a frequenter un grand nombre de personnes qui pratiquent des emplois tres diversifies de sorte qu'il n'est pas necessaire d'avoir occupe cet emploi pour juger du respect ou de la deference que son titulaire merite. Le dernier postulat est que le point de vue des uns et des autres auraient a peu pres la meme validite.

Cette hierarchie deferentielle uniforme serait revelatrice de > (Goldthorpe et Hope 1972:25). Dans une telle perspective, il n'y aurait aucune difference intrinseque entre les emplois licites ou illicites, sinon que ces derniers se trouveraient au bas de cette echelle de prestige pour les raisons suivantes : ceux qui s'investissent dans les activites criminelles en retirent des revenus mediocres lorsqu'on les compare a la plupart des domaines conventionnels d'activite (Wilson et Abrahamse 1992); ces emplois ne requierent aucune competence particuliere et la marge d'autonomie professionnelle y tres restreinte (Hirschi 1986); l'utilite > ou sociale de ces emplois serait par definition negative, delinquants et non-delinquants partageraient ce meme point de vue (Cullen et Link 1980; Treiman 1977).

Le troisieme postulat selon lequel n'importe quel acteur social peut porter un jugement avise sur la plupart des emplois ne va pas de soi (Coxon et Jones 1974, 1978), surtout lorsque ces emplois sont socialement marginaux et que les interactions entre ceux qui les occupent et les autres membres de la societe sont systematiquement filtrees par un jugement autorise (celui des medias dominants ou des autorites publiques) reprobateur (Hugues 1996). Il n'est pas certain qu'on puisse apprecier les taches ou les competences requises pour poursuivre une carriere minimalement viable dans le monde relativement ferme des trafiquants de drogues illicites (par exemple Adler et Adler 1983), des braqueurs (par exemple Einstadter 1969; Luckenbill et Best 1981; Gill 2001) ou des cambrioleurs ou receleurs experimentes (par exemple Letkemann 1973; Steffensmeier 1986; Wright, Logie et Decker 1995; Wright, Decker, Redfem et Smith 1992). Comme le mentionne Hope (1982), une dimension normative sous-tend les echelles de prestige. Chambaz et coll. (1998 : 189) le concedent aussi : >.

Le deuxieme postulat voulant que les domaines d'activite offrant une source de revenus aux delinquants soient reglementes par des criteres de selection analogues a ceux qui regissent la plupart des emplois semble peu probable. Puisque les barrieres d'entree pour participer a une forme particuliere de delinquance d'acquisition (vol, braquage, fraude) ou de marche (drogues illicites, prostitution, recel) sont inexistantes ou largement informelles (Luckenbill et Best 1981; Tremblay 2010), il devrait etre beaucoup plus difficile, en raison de l'heterogeneite des participants et de leurs performances individuelles (Tremblay et Morselli 2000), de statuer sur le prestige relatif d'un domaine specifique d'activite criminelle que d'evaluer le prestige relatif d'un emploi conventionnel.

Le premier postulat, celui de l'objectivite des jugements sur le statut social d'un emploi, presente une composante formelle et substantive. La composante formelle stipule que les caracteristiques individuelles des evaluateurs ont peu ou pas d'impact appreciable sur leurs jugements normatifs lorsque l'emploi juge n'est pas en lui-meme >. La composante substantive stipule que les criteres convenus de reussite (revenu, competence, autonomie) sont generaux et peuvent s'appliquer a tous les emplois. Le probleme toutefois est que la legalite ou l'illegalite d'une occupation a des effets directs sur l'aptitude des titulaires a satisfaire ces criteres : non seulement peuvent-ils etre licencies (comme la plupart des titulaires d'emplois conventionnels precaires) ou perdre leur emploi (a la suite d'une conjoncture defavorable d'opportunites criminelles), mais les policiers et les tribunaux criminels s'emploient aussi activement a les arreter et les condamner des que l'occasion se presente.

La precarite relative des emplois criminels est une proposition centrale de la theorie de Reuter (1983) sur la portee geographique, l'esperance de vie et la taille d'une entreprise criminelle. Il est possible que le prestige relatif d'un emploi criminel depende, en partie, de la stabilite des revenus qu'il procure et que les delinquants eux-memes prennent en consideration la precarite intrinseque des emplois criminels lorsqu'ils doivent comparer le statut social d'un emploi legal a celui d'un emploi illegal. Cette question merite d'etre examinee avec soin puisqu'elle pourrait avoir un impact direct sur les chances de succes des programmes de reinsertion sur le marche du travail destines aux delinquants qui sortent de prison.

Cette etude propose donc un examen critique de ces premisses implicites. Pour effectuer cet examen, nous avons adopte la demarche de Matsueda, Gartner, Piliavin et Polakowski (1992) et reanalyse une enquete sur un echantillon de detenus (plutot que des etudiants, Cullen et Link 1980; ou la population generale, Treiman 1977) a qui on a demande de porter un jugement sur le prestige des occupations conventionnelles et criminelles auxquelles ils avaient participe. L'interet de cette enquete est qu'elle porte sur les emplois licites et illicites que des delinquants avaient occupes avant d'etre incarceres, nous assurant ainsi que les repondants ont une experience de premiere main de ce qu'on leur demande d'evaluer (Ferber, 1956; Weisberg 2005).

Methodologie

Cette etude se base sur 133 entretiens structures realises aupres de detenus de cinq penitenciers federaux de la region de Montreal (2). Le questionnaire utilise evalue les evenements qui se sont produits durant une periode fenetre de 36 mois precedant l'incarceration actuelle. La duree de cette periode fenetre s'apparente a celle utilisee dans d'autres etudes similaires (Chaiken, Chaiken et Peterson 1982; Peterson et Braiker 1981). Pour faciliter la reconstitution de la memoire du delinquant, un calendrier d'histoire de vie a ete utilise (Freedman, Thomton, Camburn, Alwin et Young-DeMarco 1988). Les calendriers d'histoire de vie permettent de mettre en contexte les repondants, facilitant la rememoration des evenements et des circonstances qui sont survenus durant la periode fenetre (Freedman et coll. 1988; Yoshihama, Gillespie, Hammock, Belli et Tolman 2005). Les 133 detenus ont declare avoir occupe autant d'emplois licites (M = 2,1; ET = 2,9) qu'illicites (M = 2,2; ET = 1,3) de sorte que l'analyse porte sur 565 occupations independantes (277 emplois legaux et 288 occupations illegales). Le Tableau 1 presente les caracteristiques des repondants et de leurs occupations.

Les activites illicites ont ete categorisees en deux grands groupes, soit la delinquance acquisitive et la delinquance de marche. La delinquance acquisitive comprend les vols qualifies, les cambriolages, les vols d'automobile, les autres vols, ainsi que les fraudes, les escroqueries et la delinquance d'affaires. D'autre part, la delinquance de marche comprend la vente, la distribution et la culture de drogue, la contrebande, le pret usuraire, le marche du sexe et le recel de biens voles. Par activite de >, nous entendons la vente au detail et par >, les transactions des grossistes ou des intermediaires.

La mesure du prestige...

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